Au lit, le partenaire rêvé ne ronfle pas, ne vole pas la couette et ne laisse pas traîner ses chaussettes. Poussez la perfection un cran plus loin et vous obtenez une présence qui traverse les murs pour rejoindre votre chambre : bienvenue dans la spectrophilie, l’attirance sexuelle pour les fantômes.
Pour Halloween, nous avions déjà exploré les godes squelettes, les sextoys insectes et les livres érotiques peuplés de créatures fantastiques. Cette fois, nous nous intéressons aux amants de l’au-delà. Car le fantasme existe bel et bien, et les histoires de coucheries surnaturelles ne datent pas d’hier.
Entre les affaires de parapsychologie californienne, les démons médiévaux et les paralysies du sommeil, cet article risque de semer le trouble dans vos soirées d’octobre.
Le mot “spectrophilie” existe vraiment
La spectrophilie désigne l’attirance sexuelle pour les esprits. Le terme a aussi été utilisé pour désigner une excitation provoquée par les images dans les miroirs, de quoi alimenter quelques scénarios devant la glace.
Loin d’être une invention d’Internet, le mot a même droit à sa propre entrée dans “Ghosts in Popular Culture and Legend”, une encyclopédie consacrée aux fantômes, publiée en 2016. La spectrophilie peut désigner aussi bien le fantasme d’un partenaire spectral que les expériences sexuelles que certaines personnes affirment avoir vécues avec un esprit.
Dans le premier cas, on reste du côté du jeu et de l’imaginaire. Dans le second, la science a des explications beaucoup moins mystérieuses à proposer. Mais nous y reviendrons un peu plus tard.
Le fantôme, un fantasme vieux comme les mythes
Rassurez-vous, vous n’êtes pas les premiers à trouver l’idée excitante. Depuis l’Antiquité, les récits de rencontres entre humains et esprits traversent les cultures.
Dans l’Odyssée, Ulysse tente d’étreindre trois fois le fantôme de sa mère, et trois fois ses bras se referment sur le vide, comme sur un songe. Rien de sexuel ici, mais les Grecs anciens savaient déjà que le fantôme qu’on aime se dérobe au moment précis où l’on veut le toucher.
Plus troublant encore : chez Euripide, c’est un double spectral qui déclenche la guerre de Troie. Les dieux remplacent Hélène par un eidolon, une effigie faite de nuées, et Pâris passe des années auprès d’une illusion. L’une des plus célèbres histoires d’amour de l’Antiquité devient ainsi une fable sur l’aveuglement amoureux, au sens presque littéral.
Au Moyen Âge, les histoires de rencontres charnelles avec des êtres surnaturels prennent une tournure plus inquiétante. Le démon incube (et sa contrepartie féminine, la succube) visitait les dormeurs pour les séduire, parfois de force. À en croire certains théologiens médiévaux, ces créatures pouvaient même être responsables de grossesses. Des siècles de témoignages décrivent une scène étrangement similaire : une présence écrasante, une immobilisation au réveil, un rapport subi.
Le folklore européen connaissait aussi la Mare, un esprit qui venait chevaucher les dormeurs. C’est de cette créature que vient en partie le mot “cauchemar”, dont la première moitié dérive d’un vieux verbe signifiant “fouler” ou “presser”. Autrement dit, quand vous dites que vous avez fait un cauchemar, vous convoquez sans le savoir une vieille histoire de démon qui vous grimpe dessus pendant votre sommeil.
Les femmes spectrales, elles, n’ont pas bien meilleure réputation. Dans les légendes slaves, les Wilis, fiancées mortes avant leurs noces, entraînent les hommes dans une danse mortelle, tandis que les roussalki, fantômes de noyées, les attirent au fond des eaux, lorsqu’elles ne les chatouillent pas jusqu’au trépas.
En Chine, le Liaozhai Zhiyi de Pu Songling, composé à partir du XVIIe siècle, réserve parfois un meilleur sort aux amants de l’au-delà. Dans l’histoire de Nie Xiaoqian, une jolie revenante est forcée de séduire les hommes pour les livrer à un démon. Mais Ning Caichen refuse ses avances et lui offre une nouvelle sépulture pour la libérer de son bourreau. Touchée, elle le suit chez lui, et tous deux finissent par se marier. Comme quoi, les histoires d’amour avec des fantômes ne finissent pas toujours mal.
Au Japon, le conte de Botan Dōrō raconte qu’un veuf, Ogiwara, reçoit chaque nuit la visite d’une belle inconnue, Otsuyu, qui repart toujours à l’aube avec sa lanterne aux pivoines. Quand un voisin soupçonneux se penche sur cette curieuse liaison, il découvre l’horreur : dans le lit, la belle n’apparaît plus comme une femme, mais comme un squelette. Prévenu du danger, Ogiwara tente de lui résister, mais finit par retourner dans ses bras. Au matin, on le retrouve mort, enlacé aux ossements de sa bien-aimée. Reprise notamment au théâtre kabuki, “La Lanterne aux pivoines” reste l’une des histoires de fantômes les plus célèbres du Japon. Et elle ne cache rien du caractère charnel de la liaison.
Deux thèmes récurrents à travers les siècles et les continents : l’amante ou l’amant spectral exerce souvent une attraction irrésistible, et l’histoire finit mal pour l’humain. Il y a là de quoi s’interroger : pourquoi fantasmer sur un esprit dont on a peur ? Peut-être parce qu’il concentre le désir d’un plaisir sans jugement, sans lendemain, sans corps qui vieillit… et en même temps l’angoisse de perdre tout contrôle.
L’affaire Doris Bither : un mystère spectral
Passons du folklore aux laboratoires de parapsychologie.
En 1974, à Culver City, en Californie, une femme nommée Doris Bither affirme être attaquée et violée par des entités invisibles dans la maison délabrée où elle vit avec ses quatre enfants. Elle rencontre Barry Taff, un enquêteur travaillant auprès d’un laboratoire de parapsychologie hébergé à l’UCLA (l’université de Californie à Los Angeles). Avec son collègue Kerry Gaynor, il se lance dans une enquête qui durera dix semaines : visites répétées, instruments de mesure, appareils photo.
Les enquêteurs rapportent des objets qui tombent, des odeurs nauséabondes, des zones froides et des lumières flottantes dans la chambre. Lors d’une séance nocturne, Bither provoque verbalement l’entité pour qu’elle se manifeste, tandis que les photographes déclenchent leurs appareils. Sur les clichés, d’étranges bandes lumineuses semblent entourer son corps.
L’histoire fait le tour du monde et inspire un livre, puis un film d’horreur devenu culte, L’Emprise (The Entity en V.O), avec Barbara Hershey.
Mais les photographies n’ont jamais constitué une preuve solide. Les sceptiques proposent des explications photographiques ordinaires, notamment des artefacts liés aux prises de vue, et pointent une enquête minée par le biais de confirmation, sur fond de grande détresse familiale. Barry Taff, lui, a toujours défendu la réalité des phénomènes qu’il affirme avoir observés. Quant aux agressions sexuelles rapportées par Doris Bither, les enquêteurs n’en ont pas été témoins.
Un dossier qui a tout pour faire frissonner, mais certainement pas de quoi conclure qu’un fantôme s’est glissé dans le lit de cette femme.
Se marier avec un fantôme, c’est possible (ou presque)
En 2016, une Irlandaise du Nord, Amanda Teague, organise une cérémonie sur un bateau en eaux internationales pour épouser le fantôme d’un pirate du XVIIIe siècle nommé Jack Teague.
Toutefois, comme l’a confirmé le site de vérification des faits Snopes, ce mariage n’avait aucune valeur légale. Mais la cérémonie, elle, était bien réelle.
Le couple s’est depuis séparé. Même la mort n’aura donc pas suffi à garantir un amour éternel.
La spectrophilie a pignon sur forum
Ce serait confortable de ranger tout ça dans le folklore et les années 70, sauf que non.
Creepy Hollows, une importante communauté en ligne consacrée au paranormal et au spirit keeping, une pratique ésotérique fondée sur l’idée qu’on peut nouer des liens durables avec des esprits, possède même une section dédiée aux incubes, succubes et autres entités sexuelles. On y trouve de nombreux témoignages de personnes affirmant avoir eu des relations sexuelles avec des esprits, entre expériences singulières et croyances insolites.
Je suis allée y piocher quelques récits.
Chez VelvetBlade, tout commence par des rêves semi-lucides, où elle retrouve un amant sans visage, avec lequel elle éprouve une profonde intimité. Mais une nuit, elle ressent une pénétration et une chaleur dans le bas-ventre, avec un réalisme saisissant. Ses rêves deviennent alors plus charnels, peuplés d’amants aux apparences changeantes. Parmi eux, un dragon rouge, qui prend parfois les traits de son ancien professeur de karaté, et un serpent blanc. Entre plaisir intense et épisodes effrayants, elle finit par se demander si ses visiteurs nocturnes ne seraient pas des incubes.
L’histoire de Zacx5 débute étrangement : il raconte avoir senti une sorte de flèche pénétrer son corps par l’œil gauche, avant de subir trois jours de forte fièvre. Puis viennent les caresses nocturnes d’une main invisible et les rêves où une entité féminine humanoïde lui fait vivre des rapports sexuels d’une intensité extraordinaire. Mais chaque matin, il se réveille épuisé. Convaincu que cette succube vit dans son ventre et se nourrit de son sperme, il entreprend de l’affaiblir à coups de prières. Pourtant, il aimerait continuer à la retrouver de temps en temps, sans l’épuisement ni les contacts non désirés.
Seita, lui, n’a pas attendu qu’un esprit frappe à sa porte : il a payé pour entrer en contact avec une succube. Mais après plusieurs semaines, pas grand-chose à signaler, hormis quelques picotements, des bourdonnements dans les oreilles, et une migraine. Il s’offre alors un second rituel censé renforcer leur connexion. Peu après, il raconte sentir un souffle sur son visage, puis sur ses lèvres, jusqu’à l’impression d’un véritable baiser avec la langue. Il affirme même sentir les doigts de sa mystérieuse compagne s’entrelacer aux siens. Comme quoi, l’amour spectral aussi aurait ses options payantes.
Echofalls raconte une soirée peu commune. Dans un rêve particulièrement réaliste, deux incubes qu’il considère comme ses amants l’entraînent dans une boîte de nuit souterraine, bondée de créatures qui boivent, dansent et flirtent sous des lumières rouges. Seul humain de la soirée, il se laisse entraîner par ses compagnons, dont l’un enroule sa queue autour de sa taille. Tous trois finissent dans une chambre privée, mais Echofalls préfère garder la suite pour lui.
L’histoire d’EnglishMaster a des airs de romance ordinaire, sauf que l’élue de son cœur n’a pas de corps. Cet homme, qui a déjà connu sept années de mariage, raconte échanger baisers, déclarations d’amour et séances de ce qu’il appelle le “psychic sex” avec un esprit féminin. Son verdict est sans appel : c’est l’une des meilleures expériences intimes qu’il ait connues. Son seul vrai problème, c’est la jalousie de sa compagne spectrale chaque fois qu’il accueille un nouvel esprit au foyer.
Derrière ces témoignages se cache aussi tout un commerce de prétendues mises en relation avec des esprits, facturées d’une dizaine à plus de 150 dollars selon les sites et les prestations, sans compter les rituels supplémentaires censés renforcer les liens. Un marché qui pose question, notamment lorsqu’il cible des personnes potentiellement vulnérables.
La télévision s’y est mise aussi : la chaîne américaine Travel Channel a diffusé une émission intitulée “Ghostly Lovers”, consacrée aux personnes qui affirment entretenir des relations avec l’au-delà.
Bref, le fantôme a troqué son drap contre les forums de discussion et les plateformes vidéo, mais il n’a pas pris une ride.
L’interprétation scientifique
Quand on gratte les témoignages de liaisons charnelles avec l’au-delà, la médecine du sommeil a un suspect tout trouvé : la paralysie du sommeil.
Pendant le sommeil paradoxal, les muscles sont naturellement paralysés, ou presque. C’est ce qui empêche votre corps de reproduire les mouvements de vos rêves. Mais il arrive que la conscience revienne avant que cette inhibition musculaire ait disparu. Le dormeur se réveille alors incapable de bouger, parfois avec une sensation de poids sur le torse, l’impression que quelqu’un se tient dans la pièce, voire des hallucinations très réalistes.
Et ces hallucinations peuvent être sexuelles. Sensations de caresses, de pénétration, impression qu’un corps se presse contre le vôtre : le cerveau, encore à moitié plongé dans le rêve, peut donner à ces perceptions une réalité saisissante. D’autant que le sommeil paradoxal s’accompagne aussi de phénomènes physiologiques parfaitement ordinaires, comme les érections nocturnes ou la lubrification génitale.
Ce phénomène est loin d’être exceptionnel. Une synthèse de 35 études publiée en 2011 estimait qu’environ 7,6 % de la population générale avait connu au moins un épisode de paralysie du sommeil au cours de sa vie.
La paralysie du sommeil n’explique évidemment pas tous les récits, en particulier ceux de personnes qui se disent pleinement éveillées. Mais elle révèle une chose fascinante : le cerveau, coincé entre rêve et réalité, est capable de produire des sensations qui ressemblent trait pour trait aux descriptions du folklore.
On comprend mieux pourquoi les incubes et les amants spectraux hantent les chambres depuis si longtemps. Et pourquoi, avant de parler de fantômes, il peut être utile de s’intéresser à ce qui se passe sous notre propre crâne.
Le fantasme spectrophile dans la pop culture
La spectrophilie n’a pas échappé au cinéma, qui s’en est servi aussi bien pour faire frissonner que pour faire battre les cœurs.
“L’Emprise” (“The Entity”, 1982) transpose l’affaire Bither à l’écran avec Barbara Hershey, dans un film d’horreur qui a durablement marqué les représentations des agressions commises par une entité invisible.
Bien avant lui, “L’Aventure de madame Muir” (“The Ghost and Mrs. Muir”, 1947) explorait la version romantique : une jeune veuve s’installe dans un cottage hanté par le fantôme d’un capitaine de marine, et leur relation devient l’une des plus célèbres histoires d’amour entre une vivante et un mort au cinéma.
Quant à “Ghost” (1990), pas une once d’horreur, mais la preuve que le public raffole des romances d’outre-tombe. Même assassiné, Sam n’a rien perdu de son désir pour Molly : il trouve jusqu’au moyen d’emprunter le corps d’une médium pour retrouver ses bras et ses baisers.
L’horreur et la comédie s’en sont aussi donné à cœur joie. “Ghostbusters” (1984) contient même une scène étonnamment explicite pour une comédie grand public : dans une séquence onirique, le personnage de Ray se retrouve avec la braguette mystérieusement ouverte par un fantôme féminin qui semble lui pratiquer une fellation. L’allusion est suffisamment claire pour avoir été relevée par l’organisme britannique de classification du film.
Plus récemment, “American Horror Story: Murder House” (2011) a fait du “Rubber Man”, silhouette inquiétante en combinaison de latex, l’une de ses figures les plus dérangeantes. Sexe, hantise et terreur se mélangent jusqu’à faire du désir lui-même une menace.
La spectrophilie, le goût de l’insaisissable
Il y a sans doute mille raisons de fantasmer sur les fantômes. Le mystère, le frisson de l’interdit, le plaisir d’imaginer une caresse venue de nulle part… et cette drôle d’idée qu’un être sans corps pourrait tout de même nous faire perdre la tête.
Mais le fantasme a aussi son envers. L’amant invisible peut se montrer aussi séduisant qu’inquiétant, et les histoires oscillent sans cesse entre plaisir, peur et perte de contrôle. C’est peut-être ce qui rend la spectrophilie si fascinante : l’imagination n’y connaît aucune limite, pour le meilleur comme pour le pire.
Faut-il s’en inquiéter ? Certainement pas, si l’on trouve l’idée excitante. Un fantasme inhabituel n’est pas un trouble en soi. La question se pose surtout lorsqu’une expérience devient envahissante, effrayante ou source de souffrance. Pour les autres, rien n’interdit de laisser son imagination faire un petit tour de l’autre côté du voile.
Après tout, Halloween n’est pas seulement la fête des monstres et des frayeurs. C’est aussi l’occasion de laisser vagabonder son imagination vers des plaisirs un peu moins conventionnels. Et après toutes ces histoires, peut-être ne regarderez-vous plus tout à fait de la même façon les ombres qui se dessinent dans votre chambre.
Joyeux Halloween, et dormez bien ce soir… On vous souhaite des cauchemars plus torrides que terrifiants.




